• mirlande

LE MONDE À LA VERTICALE

« Un jour, je monterai les marches du Festival de Cannes… »

Petite, alors que nous nous baladions sur la Croisette avec mes parents, j’avais fait ce vœu, comme une promesse. Cela résonnait si fort en moi depuis mon premier coup de foudre cinématographique, en découvrant le film West Side story vers l’âge de 8 ans.

J’étais fascinée par le monde du cinéma et cette projection verticale vers les étoiles, je l’avoue, me faisait rêver.


Plus tard, j’ai appris avec Oscar Wilde que « La sagesse, c'est d'avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit. » Quel que soit le chemin et le temps nécessaire pour les réaliser me disais-je…


J’ai donc suivi ce précieux conseil et j’ai eu la chance, vers l’âge de 20 ans, de monter ces marches, modestement, en tant que jeune comédienne grâce à une accréditation. Mêlée à la foule comme beaucoup d’autres « rêveurs », l’époque n’était pas encore aux réseaux sociaux et je ne souhaitais pas me faire remarquer en prenant des selfies « Kodak » comme tant d’autres.


Je n’étais pas une touriste, je voulais incarner et raconter des histoires, je voulais être une véritable actrice, je voulais qu’on me prenne au sérieux, j’étais pourtant si petite au milieu d’un objectif si grand.


Depuis, la vie a fait quelques ratures et modifications sur mon scénario ambitieux et le Festival de Cannes est devenu petit à petit un événement que je regardais à la télé (une petite pointe d’amertume et de regret parfois, au coin du cœur)… Puis récemment, comme un violent coup de clap, un autre sage est venu me bousculer dans un songe « Fais que le rêve dévore ta vie, afin que la vie ne dévore ton rêve. » Car, oui, dans mes rêves les plus fous Antoine de Saint-Exupery me tutoie. Alors en tant que réalisatrice aujourd’hui, j’ai furieusement envie de poursuivre à nouveau mes rêves, si gigantesques soient-ils, rien ne pourra plus m’arrêter! Même pas mon handicap! (Pas le temps d’entrer dans ce petit détail de parcours)… Telle une jeune femme dans sa chambre d’ado (bordélique), je me prends à m’imaginer participer à une des plus grandes célébration du cinéma.


Enfin… Ça y est… J’y suis arrivée ! Je vois déjà la scène… J’avance le cœur battant vers ce cher Palais des Festivals, me faisant une joie immense de vivre cette entrée prestigieuse et privilégiée, au milieu des plus grands talents du 7 -ème art… Est-ce vrai ? Ai-je vraiment le droit, l’honneur d’en faire partie ...? Je ressens un immense trac à cette pensée et une certaine frénésie enivrante en même temps… Ma tête tourbillonne et ce n’est pas juste mon cœur, mais mon corps tout entier qui bat la chamade. Je n’ai jamais été aussi fière, je roule vers mon destin… Après des heures de préparation, habillée par une robe de grand couturier, maquillée et coiffée comme jamais par des mains de fée, des experts dans l’art de sublimer tout ce qu’ils touchent… Je me sens belle, je me sens forte, je me sens valorisée et honnêtement à cet instant je suis invincible !


Je répète inlassablement mon discours de présentation à voix basse, mon « Bonsoir » au public trié sur le volet, présent dans la salle, doit-il être chaleureux, doux, souriant, sérieux, extatique, érotique, concerné ? C’est alors que je réalise que ma voiture avec chauffeur s’est arrêtée à seulement quelques mètres du Palais… Charlotte… Enfin… Après toutes ces années de travail, de patience, de détermination, après toutes les épreuves endurées années après années, les déceptions, les joies, les miracles même… C’est le grand moment… Tu y es arrivée. On m’aide à sortir de la voiture, je me languis de vivre cet instant magique, iconique, je vois le crépitement des flashs, j’entends les cris des photographes mêlés à ceux des badauds et des spectateurs aficionados de ce rituel annuel, qui attendent impatiemment d’apercevoir les stars du soir. Je m’installe dans mon fauteuil roulant et je m’élance aussi gracieusement que possible vers le tapis rouge devant moi, je m’y vois, je souris quand soudain, surprise, je ressens un choc, les petites roues avant du fauteuil buttent sur la première marche d’un escalier… Un grand escalier. Je lève la tête tout doucement et dans ce mouvement en slow motion, je compte une à une les 24 marches qui me séparent de la grande entrée des artistes. La célèbre entrée de tous les artistes. Gênée par cette scène, mes oreilles bourdonnent, mes yeux perdent le point…


Soudain un plan séquence en marche arrière s’enclenche… Je sens que mon fauteuil recule, deux hommes habillés en smocking noirs ont pris les commandes et m’éloignent de l’escalier principal et du tapis rouge « Ne vous inquiétez pas madame, nous allons vous faire passer par l’entrée de service »…Tout autour je vois et je sens des regards de compassion, de pitié et pour certains même, d’indifférence totale. Mais mon cœur de petite fille se brise.


Le réveil est brutal, j’ai l’impression que ma crédibilité et ma dignité ont pris un coup de projo en pleine poire. Je ne suis plus comme les autres, je ne suis plus dans la « norme valide », sinon j’aurais ma place dans la lumière comme tout le monde, je pourrais moi aussi partager la scène principale et monter les marches comme tout le monde, monter les marches avec tout le monde. Mais le monde n’est pas accessible en grande partie, trop souvent habitué à cacher ou mettre de côté ce qui n’entre pas dans le moule général ou qui ne correspond pas aux schémas classiques et règles imposées (parfois archaïques). Non par volonté ou désir de nuire, mais bien souvent parce qu’on ne pense pas à l’accessibilité quand on n'est pas concerné ou qu’on ne se sent pas directement concerné.


Ce manque d’accessibilité qui peut paraître anodin pour beaucoup, peut souvent, gâcher la fête pour d'autres. Et malgré tout, avec l’humour qui me caractérise, je me verrais bien dans ce rêve un peu fou, leur répondre dans un rire « Pas de jambes, pas de montée des marches ! Pourtant, j’avais même mis des talons…». D’après vous, une personne à mobilité réduite pourra-t-elle un jour faire sa « montée des marches » ?


Je me suis amusée avec cette petite histoire en réalité-fiction mais la question de l’accessibilité est un sujet très sérieux qui se joue au quotidien. Je vous épargne toutes les anecdotes de la vie dans la rue, sur les trottoirs, dans les transports, au bar, au restaurant, au théâtre, au musée, au cinéma, dans les boutiques et magasins, les maisons, les immeubles, les bureaux partout, tout le temps… Et même lorsqu’on vous dit « mais bien sûr c’est accessible » il y a bien souvent un obstacle auquel on avait pas pensé et qui vient perturber le parcours.


Merci quand même à celles et ceux qui essaient de trouver des solutions et qui mettent des choses en place pour permettre plus d’accessibilité, quelle qu’elle soit. Une petite chose importante : les portes de services c’est bien mais pouvoir accéder à tous les lieux possible par l’entrée principale, sans avoir à demander quoi que ce soit, c’est encore mieux, quel rêve merveilleux ! Un rêve accessible ! J’en suis certaine. Et comme bien souvent il faut le vivre pour le croire, peut-être que je vous embarquerai bientôt dans une vidéo de mon quotidien de « Personne à mobilité réduite »! Restez connectés 😊


Charlotte Directrice artistique chez Séquences Clés Productions